HISTOIRES DE PIERRES (titre provisoire) |

Projet pour la commune de Fitou, à réaliser en 2022

NOTE D’INTENTION | PNRM | Félix Blume | version 11 Octobre 2021

Genèse

Lors de mes visites à Fitou ces derniers mois, j’ai pu m’imprégner du paysage et rencontrer certains de ses habitant(e)s. Le village est construit dans la roche, en longueur, dans l’ancien lit d’une rivière. Autour, les paysages sont secs, le vent et le soleil semble avoir usé les montagnes pour n’en laisser entrevoir que leur ossature calcaire. S’y dessine des murets qui permettaient de délimiter les parcelles d’élevage ou de culture tout en extrayant les pierres des champs. Plus d’une centaine de capitelles ont étaient construites autour, il y a bien longtemps, mais certains habitants se sont remis à l’ouvrage et remonte les cailloux qui étaient tombés au sol. Ci et là on peut trouver d’anciennes bornes en pierre taillée qui marquaient l’ancienne frontière avec la Catalogne, qui a donné son nom au village (Fitou, Frontière). Dans le village, la pierre est également omniprésente dans le battit de la majorité des maisons du centre bourg et les pierres taillées constituent les arches arrondis des grands portails des maisons.

Au-delà du paysage, les habitants ont tous leur propre rapport à la pierre : celle qui fait la qualité incontestable du vin de leur village, celle du mur de leur maison, celle qu’ils charrient chaque vendredi pour restaurer ces abris dans la garrigue, celle qu’ils ont ramassé lors d’une balade et qu’ils ont gardée presque machinalement, qui trône maintenant sur un coin de la cheminée.

La rivière dormante a tenté d’être canalisée sous le village, mais la menace des inondations est bien présente dans l’imaginaire collectif. Elles ont été très violentes en 1999 et en 1986 où une habitante du village est décédée, emportée par les eaux. Les falaises ne sont jamais très loin non plus et leur éboulement représente également un réel danger pour les habitant(e)s. La roche sur laquelle la maison repose peut également être celle qui menace, telle une épée de Damoclès.

Pierre de couleur noire ramassée par Didier Dubois lors d’une de ses balades

Histoires de pierres

Ce projet prend pour point de départ les histoires des pierres, au-delà de leur Histoire. Plus que le vécu du caillou, c’est la relation des habitants avec celui-ci qui m’intéresse. La pierre devient précieuse de par l’importance qu’on lui donne, de par son usage ou le souvenir qu’elle rappelle. Leurs histoires, c’est la relation que les êtres vivants peuvent entretenir avec elles. Les histoires sont individuelles, mais elles dessinent ensemble l’histoire collective du village.

Prenant comme point de départ le rapport à la pierre, je partirais à la recherche de ces trésors cachés qui ne le sont qu’aux yeux de leurs gardiens. C’est alors un prétexte à la rencontre, et je ferais une série de conversation enregistrées avec les habitant(e)s, de différentes générations et différents horizons socio-culturels. J’y aborderais le rapport au village, tout en orientant pour chacun(e) la relation avec la roche. Cette matière sonore sera complétée par des prises de sons qui retranscriront la vie du village, l’omniprésence du vent, les ambiances sonores de Fitou et ses alentours pour tenter d’en dessiner le paysage sonore contemporain. Celui-ci est révélateur de frontières, celle avec l’Espagne est maintenant lointaine mais on en voit encore quelques bornes en pierre. Celle du passage de l’autoroute entre le village du bas (appelés « Les Cabanes ») et celui du haut a renforcé la fragmentation déjà existante, et de nouvelles frontières apparaissent, plus ou moins visibles. Je ferais ainsi des prises de sons également dans le bas, proche de la nationale, ses passages et ses arrêts au « Point Chaud », haut lieu de rencontres près de la route.

Je chercherais également la trace sonore de la pierre, via une recherche plus abstraite de matière sonore, nous donnant à écouter les résonnances de la pierre que l’on tape ou frotte, les cailloux qui s’entrechoquent ou la roche qui vibre au passage des voitures sur l’autoroute avoisinante.

Il est également envisageable de faire intervenir d’autres personnes ou spécialistes, afin de compléter la matière récoltée, selon les besoins. Je pense notamment à un(e) archéologue, un(e) ethnologue, un(e) musicien(ne) qui travaillerait avec des pierres ou un gemmologue (spécialiste des pierres précieuses) qui pourraient apporter un point de vue différent sur le sujet. Cela ne sera mis en place uniquement si le projet le nécessite bien entendu.

Détail d’une pierre d’un mur extérieur d’une maison de Fitou

Un projet en collaboration avec la MJC

Une partie de cette recherche sera faites avec les jeunes du village, au travers d’un atelier sonore avec la MJC. Celui-ci sera en collaboration avec François Llorens, animateur-coordinateur de la MJC et Pascaline Fisk, habitante du village et journaliste radio de profession. Elle anime ponctuellement des ateliers de journalisme avec les jeunes, et leur participation au projet se fera dans la continuité de ceux-ci. On identifiera ainsi avec eux des personnes à interviewer, dans l’optique de compléter cette recherche autour de la pierre. Par ailleurs, on questionnera leur propre rapport aux pierres, et ils proposeront également un caillou qui sera le point de départ à leur prise de paroles, nous emmenant éventuellement sur des terrains plus fictionnels. Cet atelier se déroulera les dernières semaines de l’été, avant la rentrée de Septembre 2022.

Capitelle vue de dos, dans la garrigue au-dessur de Fitou

Restitution du projet

Comme dans la plupart de mes projets antérieurs, les formes de présentations sont multiples. La résidence se clôturera par une balade sonore dans le village, nous invitant à écouter les histoires qui accompagnent ces pierres qui font partie de l’espace public, et sur lesquelles plusieurs personnes ont pu partager leur histoire. C’est le cas de la pierre qui porte la trace de la hauteur de l’inondation de 1999 ou de 1986, de la pierre sur laquelle on a inscrit deux noms dans un cœur ou de la pierre sur laquelle on a eu son premier accident de vélo (à titre d’exemple parmi tant d’autres possibilités). Le trajet de la balade sera adapté tout au long du projet, et le public sera accompagné par un guide, qui diffusera avec un système sans fil la création sonore dans les casques de chacun(e), sur la base d’un système « silent disco » (émetteur sans fil et multiples récepteurs casques pour chacun des participants à la balade). Tout au long cours du parcours, les sons préenregistrés peuvent être mélangés avec des sons captés sur le vif par le(s) micro(s). On pourra alors y entendre un habitant qui prendra la parole en direct, le son de petits cailloux que l’on secoue dans une boîte ou le micro qui descend dans un puit pour nous faire écouter la résonnance de quelques cailloux qui tombent dans l’eau (à titre d’exemple, le contenu sera bien entendu défini pendant la résidence). La balade se terminera à la Chapelle de Fitou avec l’exposition du projet, qui présentera les pierres de moindre taille qui auront été prêtées par les habitants. À la manière d’un inventaire archéologique, chacune d’elle est accompagnée d’une fiche précisant la personne qui l’a prêté, la géolocalisation, date, contexte et histoire de celle-ci. Elles pourront être présentées en vitrine ou sur des socles, à définir. Une carte du village sera élaborée, reprenant l’ensemble des pierres mentionnées par le projet (au cours de la promenade, dans l’exposition ou la création sonore). Celle-ci pourra être proche d’une carte IGN, ou au contraire plus proche d’une carte aux trésors, selon la tournure que prendra le projet.

Des chaises longues sont disposées dans l’espace, nous invitant à prolonger la visite par l’écoute d’une pièce sonore construite avec la matière glanée. Durant le week-end d’inauguration, cette pièce sonore sera un complément à la promenade. Par la suite et durant les 4 semaines d’exposition, elle reprendra les éléments sonores de la promenade pour devenir une pièce sonore autonome. Celle-ci sera diffusée sur plusieurs enceintes afin de nous offrir une expérience immersive dans l’espace d’exposition. La pièce sonore pourra également exister en version stéréo et être diffusée à la radio ou via internet.

Le projet sera documenté, et une cartographie en ligne permettra de refaire la balade sonore, ou de se balader autour des différentes pierres du village, écoutant leurs histoires, nous invitant au voyage dans le temps et dans l’espace.

Galet sur une pierre tombale, sur lequel une citation de Victor Hugo est inscrite « Tu n’es plus là où tu étais, mais tu es partout où je suis »

Calendrier Prévisionnel

Juillet-Octobre 2021 : Premières visites du village, repérages, rencontres des habitants et élaboration du projet
Janvier-Juin 2022 : Préparation du projet, écriture et recherches (textes, livres, sons etc…)
Juin-Mi-Août 2022 : Visites au village, précision du projet, rencontres d’habitants et premières prises de sons (interview, prises de sons dans le village et aux alentours)
Mi-Août-Mi-Septembre 2022 : Résidences de création dans le village (4 semaines), dont un atelier en collaboration avec la MJC (2 semaines). Interviews et conversations, prise de sons dans le village et aux alentours, premier montage sonore en parallèle.
Mi-Septembre 2022 : Finalisation de la pièce sonore et de la balade sonore (2 semaines)
Début Octobre 2022 : Restitution du projet, balade sonore (plusieurs horaires sur un weekend) et inauguration de l’exposition à la Chapelle de Fitou (4 semaines).
Début Novembre 2022 : Démontage de l’exposition, le projet reste visible (et écoutable) via une cartographie en ligne sur internet

Paysage en bordure du village, aux pieds d’un lotissement habité principalement par des étrangers comme résidence secondaire

Repérages et premières rencontres déjà effectuées

Durant mes premières visites j’ai pu rencontrer et discuter avec quelques-un(e)s des habitant(e)s du village.
Chapelle de Fitou (Gilles Rousset et Catherine) : Ils sont partie prenante du projet et ont acceptés d’accueillir l’exposition à l’automne 2022.
MJC de Fitou (François Llorens, Animateur-Coordinateur et Pascaline Fisk, Journaliste Radio) : La MJC sera la collaboratrice dans l’atelier destiné aux jeunes du village, qui clôturera les vacances scolaires (deuxième quinzaine d’août 2022).
Sophie Pasquer (Association Phaceli) : Avec son compagnon Guillaume, ils ont mis en place un jardin en permaculture tourné vers la pédagogie et l’éducation. Le champ qu’ils travaillent est historiquement un lieu de culture, proche du village, et si la terre n’est pas très fournie en cailloux, ceux-ci ont sûrement servit à l’élaboration des murets et du grand puit.
Didier Dubois : Habitant du village, impliqué dans 6 associations, il vit dans une ancienne bergerie hors du village.  Il montre ses pierres et cailloux glanés au cours de ces balades, certains sont en rang d’union sur une planche, d’autres ont été intégrés aux murs de la maison.
Jade Ching : Nouvelle habitante du village depuis 4 ans, elle s’est installée dans une maison qui est adossée à la roche. Tout en profitant du paysage rocailleux, la proximité de la falaise représente un risque potentiel d’éboulement à chaque forte pluie.
Romain Vidal : Plus jeune vigneron du village, il a repris l’entreprise familiale et son Domaine se nomme « Mas de la Roque » (en lien avec la roche). Une de ses cuvées phares s’appelle « Les petits cailloux » en référence à ses vignes (10 hectares au total) dont les plants poussent au milieu de ces « petits cailloux », qui donnent son caractère au vin de l’AOC Fitou.
Jean-Louis Fabre : Propriétaire avec son épouse Anne-Marie du Domaine de la Rochelierre, ils ont décidé il y a quelques années d’implanter leur cave aux abords du village, pour s’extirper de la roche qui limitait l’extension du bâtit de leur précédente cave. Le nom fait directement appel à la « roche » et leur nouveau bâtiment est fait en pierres apparentes, entièrement issues des pierres du terrain sur lequel il est construit.

Bornes de délimitation en pierre aux alentours du village